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Luc Besson pour Adèle Blanc-Sec

NOSTALGIE : Luc Besson bonjour.

Luc Besson : Oui c’est moi ! Bonjour.

NOSTALGIE : Après votre collaboration avec Mézières sur « Le Cinquième Elément », on peut se dire ce que ce film confirme votre amour de la bande dessinée. Est-ce que c’est le cas ?

Luc Besson : Les journalistes… dès qu’ils ont deux points il faut qu’ils tracent une droite. C’est vrai que j’ai bossé avec Mézières il y a 10 ans. Je suis un fan de BD, c’est vrai. Mais je pense que ça vient de l’éducation, j’avais un papa plutôt fan de bandes dessinées et une maman plutôt fan de romans. J’ai choisi la bande dessinée, c’était plus facile.
C’est déjà un story-board, il y a des dialogues… Mais il y a eu une transformation avec Tardi. Je lui ai expliqué que sa bande dessinée se lisait entre 20 et 25 minutes et qu’il fallait que j’en fasse 90min. J’allais être obligé de sortir des bulles pour raconter une histoire un peu plus conséquente. Il a très bien compris qu’il y avait un changement d’art et de narration.

NOSTALGIE : Qu’est-ce qui vous a particulièrement captivé dans l’univers de Jacques Tardi ?

Luc Besson : Adèle surtout, cette petite femme du début du siècle, libre. Les femmes modernes d’aujourd’hui oublient que leurs grandes soeurs, il y a quelques générations, n’avaient pas cette liberté là. Pas question de mettre des jeans, pas de basket, pas d’égalité, un corset 12h par jour, pas le droit de vote… Une femme à la fois reconnue et aimée au début du siècle, peut être un peu plus respectée dans la forme parce qu’on était très poli avec les dames, mais beaucoup de restrictions dans le fond. Adèle est l’une de ces premières femmes rebelles qui fume dans son bain, qui envoie balader les policiers, les momies, les amants, les Egyptiens… Rien ne l’arrête.

NOSTALGIE : Est-ce que vous diriez que vous avez réalisé un film féministe ?

Luc Besson : Je pense qu’Adèle l’est sans le savoir. Je me suis beaucoup intéressé à Adèle. C’est un aspect important. Il était amusant de pouvoir dire aux femmes d’aujourd’hui : « Ce n’était pas comme ça avant, ne l’oubliez pas ». Ce n’est pas une façon de dire : « Ce que vous avez est déjà bien, fermez-là », loin de là. Je pense qu’il faut toujours travailler pour cette égalité. Mais il y a eu une belle évolution en un siècle.

NOSTALGIE : Est-ce qu’il était évident pour vous que Louise Bourgoin serait votre Adèle Blanc-Sec, où s’est-elle imposée parmi d’autres choix ?

Luc Besson : J’aimais beaucoup ce qu’elle faisait sur Canal, par forcément la météo qui était très courte, mais les petits sketchs qu’elle faisait de temps en temps. Elle imitait Roselyne Bachelot ou Jean Sarkozy, et elle avait une capacité assez impressionnante à changer sa voix, à attraper les tics de chacun, à se métamorphoser, alors qu’elle faisait ça avec peu de moyens. Ça m’a beaucoup plu. Après, il faut la voir. Dans « La fille de Monaco », elle avait un second rôle mais elle montrait sa capacité à attraper la lumière et à être travailleuse. C’est surtout la rencontre qui m’a décidé. J’ai vu une personne très simple, pas maquillée, sans entourage, à l’heure, qui n’a qu’un désir, celui d’apprendre et de travailler. Elle pose des questions directement sur le travail. Ce qui est agréable avec elle c’est qu’il n’y a pas d’apparat ni de paillettes, ce qui l’intéresse c’est le boulot. Elle a conscience d’être au début, elle veut apprendre. Elle s’entend très bien avec les autres comédiens, elle est très flatteuse vis-à-vis d’eux, très contente de travailler avec eux… Ce sont des actrices comme on les rêve. Je pense qu’elle est taillée pour rester comme ça longtemps, c’est dans son ADN. Elle a une famille qui l’a bien éduquée, c’est une Bretonne qui a bien les pieds sur terre, et je pense qu’elle ira très loin. Sa motivation principale, c’est le travail. On ne sent pas :
« dès que j’aurai eu 1 ou 2 rôles, je vais me couvrir de gloire et de paillettes ». Je ne pense pas qu’elle soit comme ça. On a beaucoup de chance, on a une nouvelle héroïne, une nouvelle star en France. Il va falloir que les autres lui laissent un peu de place parce qu’elle est là.

NOSTALGIE : Vous travaillez avec une nouvelle comédienne. Est-ce qu’il y a un désir particulier du réalisateur à travailler avec la fraicheur ?

Luc Besson : Pas forcément actrice mais aussi acteur. C’est privilège de toucher un acteur qui est une vraie pate à modeler, qui n’a pas encore de tic, qui entend encore les informations sans les déformer, qui ne sait pas comment marche l’objectif ou la caméra. Très vite, les acteurs disent : « Ne mets pas le 35mm, ça ne va pas sur mon profil gauche ». On a envie de lui dire : « Tais toi et va apprendre ton texte ». Pour l’instant, que ça soit Louise ou Nathalie Portman, Mila Jovovich ou même Jean Reno au début, c’est un vrai plaisir de pouvoir transformer la pate et lui donner la forme qu’on veut pour le film. C’est plus difficile quand vous avez un acteur qui a 10 ou 15 ans d’expérience, une certaine aura, une certaine allure, qui joue d’une certaine façon.
Il y a aussi ceux qu’on appelle les caméléons, les De Niro, Al Pacino, qui peuvent tout jouer. Mathieu Amalric et Gilles Lellouche sont des acteurs caméléons, qui sont capables de tout jouer.

NOSTALGIE : Le film est très riche en termes de décors, intrigues, atmosphères… Etait-ce pour refléter l’opulence qui est dans les planches de Tardi qui sont pleines de détails ?

Luc Besson : Ça vient de l’époque. J’étais un mauvais élève en classe, les cours d’histoire m’ennuyaient toujours un petit peu. Jeanne d’Arc, le Moyen Age, 1430, je connais beaucoup de choses maintenant. J’ai été très frappé par cette période 1910-1915, de voir l’insouciance, la légèreté. Personne n’imaginait une seconde qu’il allait y avoir deux guerres mondiales. On était en plein ébullition des inventions, la voiture, le téléphone, l’électricité, le cinéma… ça fusait de partout. Il y avait beaucoup de légèreté. _ Aujourd’hui, quand ils marchent dans la rue, les gens vont généralement du point A au point B. Si on regarde les images d’époque, ils partent du point A, et on ne sait absolument pas où ils vont aller. Ils s’arrêtent, respirent l’air de Paris. C’était assez excitant de voir ça. La bande dessinée et le film reflètent cette époque un peu farfelue où tout était possible. Je crois que c’était inhérent à l’époque.

NOSTALGIE : Les effets spéciaux sont à la fois extrêmement crédibles et spectaculaires, et j’aime beaucoup le vrai charme un peu rétro, notamment avec les momies. C’était quelque chose dont vous aviez envie ?

Luc Besson : Le ptérodactyle et les momies sont de vrais personnages. On a parfois tendance avec les films de science fiction ou les films fantastiques à avoir des plans très furtifs sur les monstres, on n’a pas vraiment vu où était la bête. Là c’est l’inverse. Il y a 40 plans de suite sur le ptérodactyle, très simples, très cadrés. Il y a un personnage qui s’appelle le ptérodactyle, il s’agissait donc de le voir très bien, sans aucun artifice.
Quand il y a un gros plan du ptérodactyle, on voit le fond de son oeil, les reflets dans l’oeil, la paupière transparente qui est sous la paupière rigide… On est allé dans le détail à fond. De la même façon, ce tout petit moment d’angoisse de la momie qui fait peur ne dure que quelques secondes. On s’aperçoit très vite qu’elles sont très sophistiquées, un peu snobs, et qu’elles ont surtout beaucoup d’humour. C’est ce qui m’intéressait, ce mélange de chaud et de froid, de soit disant monstres sortis des tombeaux qui sont craquantes, hilarantes et touchantes.

NOSTALGIE : Vous prenez un plaisir évident à tourner dans Paris. Outre le côté film d’époque, quelle image aviez-vous envie de donner de Paris ?

Luc Besson : Ce qui est très agréable c’est qu’aujourd’hui, grâce aux techniques modernes du numérique et de la 3D, on peut poser sa caméra dans Paris, tourner pratiquement sans aucune contrainte, et confier cela à une équipe d’effets spéciaux, l’équipe de Pierre Buffin, qui vous enlève tous les poteaux, les feux rouge, les antennes… Ils vous mettent des pavés dans les rues. C’est assez magique. Ça m’a permis de travailler place de l’Opéra, place de la Concorde, au Palais Royal, à l’Elysée, sans me poser aucune question, en pouvant faire les cadres que j’avais envie de faire. J’avoue que ça a beaucoup changé et que c’est un vrai plaisir pour un metteur en scène. On peut pratiquement tout faire. On a vu sur les photos de l’Elysée en 1912 qu’il y avait une verrière dans la cour. On a remis la verrière. Les gens de l’équipe technique de l’Elysée nous ont demandé s’ils pouvaient avoir des photos du film, parce qu’ils n’ont pas de photos couleurs de l’Elysée avec les verrières. C’est excitant de travailler comme ça.

NOSTALGIE : Filmer sur la tour Eiffel, c’est un fantasme ?

Luc Besson : J’avais déjà tourné pas mal à la Tour Eiffel, sur « Angela » et « From Paris with Love ». J’aime beaucoup notre petite Tour Eiffel. Je me suis un peu penché sur l’histoire de la Tour Eiffel. Il y a des gens charmants qui s’occupent de la Tour Eiffel qui m’ont donné plein d’anecdotes. Il est intéressant de voir à quel point elle a été décriée après l’exposition de 1900. Il y avait même des plaintes, des listings de gens qui voulaient qu’on enlève cette Tour Eiffel, qui était une honte, qui était laide, qu’il fallait absolument enlever du paysage. A partir de 1910, elle est entrée dans le symbolisme des artistes, qui ont commencé à la chanter, à la peindre, à la mettre dans leurs romans et leurs feuilletons. A partir du moment où elle est devenue artistique, elle est devenue populaire et c’est devenu impossible de l’enlever. La Tour Eiffel a été sauvée par les artistes.

NOSTALGIE : Dernière question, quel est le film que vous avez vu récemment au cinéma et qui vous a vraiment scotché ?

Luc Besson : Je pense comme 9 Français sur 10 à Avatar, pour la prouesse technique, l’innovation et l’intelligence, la féerie que ça représente. J’ai le plaisir de connaitre James Cameron depuis pas mal d’années, j’ai été un peu sur son tournage. C’est une vraie évolution, une porte ouverte. Ce qui est agréable avec les artistes, c’est qu’il y en a toujours un qui ouvre la porte aux autres. Merci James d’avoir ouvert la porte, je pense que ça va donner des ailes à tout le monde. Plein de réalisateurs, moi y compris, ont dit : « Ah d’accord, on peut aller jusque là ». Ça nous autorise à rêver davantage, et je suis sûr qu’il va y avoir des beaux films dans les années à venir.

NOSTALGIE : Ça veut dire que quand on est un réalisateur et qu’on veut un film commecelui-ci, on n’a qu’une envie, se glisser derrière la caméra pour tourner ?

Luc Besson : Ça excite, ça donne envie. Le premier réflexe est celui des histoires, se dire que maintenant on peut réellement tout faire. Ça ouvre les œillères.

NOSTALGIE : Merci beaucoup.

De rien.

INTERVIEW RÉALISÉE PAR MATHILDE LORIT




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